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𓂀 Livre I · Chapitre I

Ce que les siècles n'effacent pas

« Les hommes me donnent des noms. Comme si nommer suffisait à comprendre. Comme si comprendre suffisait à survivre. »

Évangile de Naamah, Fragment VIII, 08:08

Elle existait avant le mot qui la désignait.

Avant les noms qu'on avait pu lui donner dans toutes les langues : les noms tendres, les noms sacrés, les noms qu'on murmurait dans le noir comme une prière ou une malédiction.

Des diminutifs, des mots doux empruntés à la nature : l'eau, la lumière, les saisons, comme si réduire son nom à quelque chose de familier permettait de la garder un peu. Comme si la tendresse d'un mot pouvait ralentir ce qu'ils sentaient venir.

Les noms sacrés ensuite.

Ceux que les prêtres, les scribes, les oracles lui avaient attribués quand ils avaient compris qu'elle n'appartenait pas à leur monde.

Des noms avec des majuscules, des noms qu'on ne prononce qu'en certains lieux, à certaines heures, avec précaution : comme si le nom lui-même était une convocation, et qu'il fallait se préparer à qui viendrait répondre.

Elle avait été invoquée dans des temples, dans des pentacles ou des cercles tracés à même la pierre.

Elle était venue. Pas parce qu'on l'appelait : elle ne répondait pas aux appels. Mais parce que ces lieux-là, chargés de ferveur et d'attente, de dévotion, ressemblaient à des endroits où quelque chose d'important pouvait se passer. Où elle pouvait chasser les âmes. Où elle pouvait trouver ce qu'elle cherchait.

Elle existait avant les visages qu'elle avait portés, les robes, les époques, les villes, les cités qui s'étaient construites puis effondrées sous ses pas sans qu'elle vieillisse d'une heure.

Elle existait avant qu'un homme ne pose la main sur ses seins, avant que des doigts ne s'aventurent sur la courbe de ses fesses ou entre ses cuisses comme sur une terre interdite, avant même que le désir ne devienne une prière ou une malédiction.

Elle existait. C'était le seul fait certain.
Le reste était sujet à interprétation.

Ceux qui la croisaient ne l'oubliaient jamais. Certains n'en eurent simplement pas le temps.

Ce n'était pas sa beauté, ses yeux, son corps, ni la façon dont elle occupait l'espace dont on se souvenait. Non. C'était autre chose.

Une sensation physique immédiate que tous ceux qui l'avaient croisée décrivaient quand ils parlaient d'elle.

Une sensation physique, charnelle, qui s'insinuait sous la peau de ceux qui la croisaient. Leurs corps réagissaient avant même que leur esprit ne comprenne : une chaleur qui montait dans la nuque, descendait dans le bas des reins, un frisson qui courait le long de l'échine, une tension entre les cuisses. Quand ils parlaient d'elle, c'était toujours avec une hésitation, un semblant de honte ou de désir refoulé, comme s'ils avouaient une faute.

La sensation de la connaître depuis longtemps.

L'impression d'avoir vu ce visage. Pas dans cette vie.

Ailleurs. Dans un rêve, dans une mémoire qui ne leur appartenait pas.

Dans ce petit coin de leur conscience que parfois ils n'osaient pas regarder.

Dans un songe où leurs mains s'étaient perdues sous des draps inconnus, dans une mémoire qui n'était pas la leur, mais qui palpitait en eux comme un souvenir volé.

Même les plus pieux sentaient surgir en eux des images qu'ils auraient condamnées chez les autres. Ils la désiraient avec cette violence particulière que produit l'interdit : non seulement la toucher, mais découvrir si son corps obéissait aux mêmes lois que celui des autres femmes. Si elle pouvait trembler. Céder. Jouir.

Certains avaient même l'arrogance de croire qu'ils pourraient en être la cause.

Les plus fidèles, les plus austères, sentaient leur foi vaciller. Ils voulaient la prendre, non pas pour la posséder, mais pour se perdre en elle, pour sentir son plaisir les consumer comme une flamme sacrilège, pour entendre son cri : ce cri qui, ils en étaient certains, sonnerait comme une absolution et une damnation tout à la fois.

Elle entrait dans une pièce et quelque chose changeait dans l'air. Il y avait son parfum mais ce n'était pas cela.

La température, peut-être. Mais non, ce n'était pas cela non plus.

C'était quelque chose d'autre. Comme si elle transformait l'espace autour d'elle.

Comme si la réalité n'obéissait plus tout à fait aux mêmes règles.

Comme si sa présence contractait légèrement la réalité du moment, comme si les objets, les murs, la lumière elle-même se réorganisaient imperceptiblement pour tenir compte d'elle.

Les bougies brûlaient différemment.

Les horloges n'accéléraient pas, ne ralentissaient pas, mais les gens cessaient de les regarder : le temps ne changeait pas de vitesse. Il devenait simplement moins urgent.

Ceux qui l'avaient croisée à certaines époques avaient peut-être cherché des explications. Les prêtres avaient parlé de présence divine, de souffle sacré, de l'air qui précède les révélations.

Des alchimistes du Moyen Âge avaient noté dans leurs journaux intimes des anomalies de la matière en sa présence : une bougie qui refusait de s'éteindre, de l'eau qui tardait à se refroidir, des métaux qui changeaient légèrement de couleur ou de forme sans raison identifiable.

Et puis il y avait eu les siècles de l'Église. L'inquisition.

Ceux-là avaient été les plus dangereux.

Pas pour elle.

Pas parce qu'ils auraient pu la tuer, elle savait depuis longtemps que c'était autrement plus compliqué, mais parce qu'ils pouvaient faire souffrir tous ceux qui avaient eu le malheur de s'approcher d'elle.

Rien ne pouvait vraiment la tuer. Elle avait appris depuis longtemps que ce n'était pas la même chose que ne pas pouvoir souffrir. Elle l'avait appris à ses dépens, dans des circonstances dont elle préférait ne pas se souvenir, encore moins parler.

Le danger concernait ceux qui la regardaient trop longtemps, ceux qui parlaient d'elle à voix trop haute, ceux qui commettaient l'erreur de dire tout haut ce qu'ils ressentaient en sa présence.

L'Église avait un mot pour ça.

Plusieurs, en réalité : les mots s'étaient affinés au fil des siècles avec une précision croissante, comme si nommer la chose avec suffisamment d'exactitude permettait de la contrôler. Strix. Lamia. Malefica. Sorcière. Mais au bout du compte, dans toutes les langues qui avaient fini par se rejoindre sur ce point.

Un mot fourre-tout qui désignait moins ce qu'une femme était que ce qu'elle faisait aux hommes, et cette capacité à troubler, à déstabiliser, à faire perdre le fil de la raison ordinaire à des créatures qui se croyaient solides et qui pensaient détenir le savoir.

Au bout du compte, tous ces mots finissaient par désigner moins ce qu'une femme était que l'effet qu'elle produisait sur les hommes.

Leur désir devenait sa faute. Leur peur, sa nature. Leur faiblesse, sa condamnation.

Elle avait traversé les grands procès sans y participer directement.

Pas par prudence : elle n'avait pas besoin de prudence. Par lassitude. Elle avait regardé des femmes ordinaires, des femmes qui ne savaient rien de Lui ni des pactes ni de l'éternité, brûler sur des places publiques pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la sorcellerie et tout à voir avec la peur des hommes face à ce qu'ils ne contrôlaient pas.

Des femmes qui guérissaient avec des plantes. Des femmes qui vivaient seules. Des femmes qui savaient trop de choses ou pas assez, qui refusaient ce qu'on leur offrait ou acceptaient ce qu'on leur interdisait.

Des femmes qui avaient le regard trop direct. Qui ne baissaient pas les yeux.

Des femmes qui périssaient dans les flammes parce qu'elles avaient eu le tort d'être femmes.

Elle les avait regardées mourir avec quelque chose qui n'était pas de la culpabilité : la culpabilité supposait qu'on aurait pu empêcher ce qui était arrivé.

Elle savait depuis longtemps que l'éternité ne donnait pas pour autant le pouvoir de sauver tout le monde.

Que certaines choses ne se changent pas, elles s'acceptent et elles s'endurent.

Mais elle les avait regardées avec quelque chose d'approchant. Une solidarité obscure, transversale, le sentiment d'avoir été rangées, elle et elles, dans une même catégorie de menace pour des raisons radicalement différentes.

Elles mouraient pour ce qu'elles étaient. Et elle, elle survivait pour ce qu'elle était.

La différence était injuste. Elle le savait. Elle n'avait pas de réponse à cette injustice-là.

Cela ne lui appartenait pas.

Il y avait eu des moments où des inquisiteurs l'avaient trouvée : attirés par les rumeurs, par les descriptions, par ces hommes qui parlaient d'elle avec des mots qu'ils n'auraient pas dû connaître.

Ils arrivaient avec leurs questions apprises dans les traités de démonologie, leurs certitudes nourries par le Malleus Maleficarum et cette conviction particulière de tenir quelque chose d'important.

Elle les recevait calmement, répondait à tout ce qu'ils demandaient, les regardait dans les yeux le temps qu'il fallait : ils repartaient sans se souvenir pourquoi ils étaient venus.

Elle savait faire disparaître ce qui venait juste d'avoir lieu. Pas une vie. Pas une histoire entière. Seulement quelques minutes, assez pour briser le fil d'une intention et laisser derrière elle un vide impossible à expliquer.

C'était la seule règle qu'elle s'autorisait à ne jamais enfreindre.

Cinq minutes. Jamais davantage.

Elle aurait peut-être pu prendre plus. Dix minutes. Une heure. Une journée entière. Elle ne l'avait jamais vérifié.

Certaines limites ne sont pas celles que le monde vous impose. Ce sont celles qu'on se donne pour continuer à se reconnaître soi-même. Parce qu'il le fallait.

Pendant longtemps, cinq minutes avaient suffi.

Puis il y eut cet inquisiteur de Cologne, en 1484, qui était revenu trois fois.

Il était beau, d'une beauté dangereuse.

Comme ces statues de saints qu'on taille dans le bois le plus dur ou dans la pierre : celles dont les visages semblent porter le poids de tous les péchés.

Ses yeux, d'un bleu profond, brillaient d'une lumière étincelante, comme s'ils reflétaient les flammes des bûchers qu'il avait allumés.

La première fois qu'elle avait croisé ce regard, elle avait senti quelque chose se nouer en elle, une chaleur sourde, une trahison. Elle avait détourné le regard, mais trop tard : son corps avait déjà répondu, ses seins s'étaient alourdis sous le corset, et une moiteur s'était insinuée entre ses cuisses.

Elle avait serré les dents, furieuse contre cette faiblesse, contre cette chair qui se souvenait trop bien du plaisir, même face à un homme qui n'était venu que pour la condamner. Elle le désirait. Et elle ne pouvait lutter contre cela.

Deux fois elle l'avait regardé dans les yeux, deux fois elle avait laissé son regard glisser sur ses lèvres minces, sur ses mains fines : ces mains qui auraient pu la caresser ou l'étrangler, elle ne savait plus très bien, et deux fois elle avait compris qu'il n'y avait rien à prendre en lui, rien à sauver, rien qu'elle puisse détourner durablement de sa nature.

C'était une âme perdue. Elle pouvait troubler sa mémoire. Pas ce qu'il était.

Ce fragment s'arrête ici………
Pour l'instant.

Et pourtant, elle le désirait malgré tout. Physiquement. Charnellement.

Deux fois il était reparti les mains vides, le front légèrement plissé, perturbé et avec l'expression de quelqu'un qui avait oublié le mot exact qu'il cherchait.

La troisième fois, elle n'avait pas résisté. Ce soir-là, il était venu seul, sans ses gardes, comme s'il savait qu'il n'avait plus besoin de témoins pour ce qu'il était venu chercher.

Cette troisième fois, il était venu pour l'arrêter.

La porte s'était refermée derrière lui avec un claquement sec, et elle l'avait observé, adossée au mur, tandis qu'il posait son manteau sur une chaise, révélant les lignes de son corps sous la soutane.

Elle l'avait laissé approcher, sentir son parfum d'encens, l'odeur de sa peau, et écouter sa voix rauque lui poser des questions qu'elle esquivait avec des sourires en coin.

Il avait posé sur la table le parchemin scellé du tribunal, un ordre d'arrestation.

« Vous savez pourquoi je suis ici. »

Il avait prononcé ces mots avec assurance, les doigts serrés autour du document comme s'il craignait pourtant de le lâcher.

Elle avait souri, un sourire lent, presque compatissant, avant de s'avancer vers lui.

« Oui, » avait-elle répondu en effleurant le parchemin du bout des doigts, « mais pas pour les raisons que vous croyez. »

Il n'avait pas parlé. Il s'était contenté de la regarder, et dans ce silence, elle avait entendu le sang battre dans ses tempes, avait senti son propre corps se tendre vers lui, comme une corde qu'on avait trop longtemps tendue.

Il n'avait pas résisté quand elle avait glissé une main derrière sa nuque, quand ses lèvres s'étaient posées sur les siennes avec douceur.

Le parchemin était tombé à terre, tandis qu'il la poussait contre le mur, ses mains agrippant ses hanches comme s'il voulait la marquer de ses doigts.

« Vous allez brûler pour cela. »

Elle avait souri en sentant son regard brûlant se poser sur ses seins libérés du corset, ses yeux dévorant chaque courbe avec une envie qu'il ne cherchait même plus à cacher.

« Alors brûlez-moi, » avait-elle chuchoté, « mais d'abord, prenez ce que vous êtes vraiment venu chercher. »

Quand il avait enfin avancé, elle n'avait pas reculé. Ses doigts s'étaient refermés autour de son poignet, et elle avait laissé une de ses mains glisser sur sa poitrine, sur ses seins, sur ses tétons durcis par le désir.

Elle aurait pu l'arrêter. Elle ne le fit pas.

Il avait grogné comme un animal avant de la pousser contre la table, soulevant sa jupe d'un geste brusque.

Elle avait senti la chaleur de sa main entre ses jambes, ses doigts explorant, exigeants, inquisiteurs, comme s'il cherchait une preuve, une confession qu'elle ne pouvait plus lui refuser.

Elle s'était cambrée quand il l'avait pénétrée, ses mains agrippées à ses épaules, ses ongles s'enfonçant dans la laine de sa soutane. Pas de tendresse. De la brutalité.

Il l'avait prise avec une violence presque sacrée, comme s'il voulait la purger de ses péchés en la remplissant de lui, comme si chaque coup de reins était un acte de foi, et chaque gémissement une prière.

Elle avait mordu son épaule à travers l'étoffe pour ne pas crier, avait senti le goût du sang quand ses dents avaient percé le tissu, et il avait ri, un rire sombre, triomphant, comme s'il venait enfin de la briser. Pauvre mortel qu'il était.

Ils étaient restés ainsi, leurs corps soudés par la sueur et quelque chose de plus ancien que le désir.

Il avait ramassé le parchemin, l'avait froissé dans sa main, et l'avait jeté dans le feu de la cheminée sans un mot.

« Demain, » avait-il murmuré, « je reviendrai. Et cette fois, je vous emmènerai. Sorcière !!! »

Elle avait souri, avait essuyé le sang de ses lèvres, et l'avait regardé partir, sachant qu'il mentait, ou du moins qu'il ne reviendrait pas. Pas comme ça.

Quelques minutes plus tard, il était parti sans souvenir de ce qui s'était vraiment passé.

La quatrième fois, il n'était pas revenu. Elle avait appris plus tard qu'il était mort dans son sommeil, d'une cause qu'on avait dite naturelle, d'un cœur qui avait simplement cessé de battre, comme s'il avait enfin compris, dans l'obscurité de sa chambre, ce que ses yeux avaient toujours su : qu'elle était à la fois la réponse et la question, la tentation et la chute, et qu'aucun homme, qu'il soit armé de foi ou de fer, ne sortait tout à fait indemne de l'avoir réellement vue.

Elle n'avait pas été surprise.

Azazel aussi avait ses règles.

Ce qui la frappait, à travers les siècles, ce n'était pas la violence des hommes face à ce qu'ils ne comprenaient pas : cette violence-là était une constante, fiable comme les saisons, prévisible comme la marée.

Ce qui la frappait, c'était l'acharnement à nommer ce qu'ils ne comprenaient pas. Comme si trouver le mot juste suffisait à contenir la chose.

L'Église avait eu ses mots : malefica, servante du diable, sorcière. Et ces mots avaient envoyé des femmes innocentes au bûcher sans jamais l'atteindre, elle.

Les alchimistes avaient eu les leurs. Les philosophes aussi. Les anthropologues du vingtième siècle également. Chaque époque, chaque siècle produisait son propre vocabulaire de l'inexplicable, ses propres catégories pour ranger ce qu'il ne parvenait pas à comprendre.

Les mots changeaient. Elle restait.

Et les hommes continuaient de chercher. D'essayer de comprendre.

Elle ne les méprisait pas pour cela. Elle les avait trop aimés pour les mépriser. L'esprit humain ne savait simplement pas faire autrement que chercher une explication à ce qui le dépassait.

C'était leur grandeur et leur vertige. Leur façon de tenir debout face à l'inconnu.

Mais la peur produisait parfois un réflexe. Et le réflexe produisait un mot.

Sorcière.

Tout ce que l'homme ne comprenait pas pouvait devenir sorcellerie. Et ce qui relevait de la sorcellerie pouvait mériter le feu. La destruction.

Parce que l'alternative était plus difficile : admettre qu'il ne comprenait pas. Admettre que certaines choses le dépassaient. Admettre que le mystère d'une femme n'était pas nécessairement une menace, mais peut-être simplement une profondeur qu'il n'avait pas su atteindre.

Cette alternative-là était insupportable pour certains hommes. Mieux valait le bûcher.

Derrière cette peur se cachait souvent quelque chose de plus ancien encore : la certitude, profondément enracinée, qu'un homme devait comprendre, nommer et maîtriser ce qui se tenait devant lui. Surtout lorsqu'il s'agissait d'une femme.

Des siècles de patriarcat avaient transmis cette certitude d'une génération à l'autre, jusque dans les temples, les tribunaux, les familles, les livres et les institutions : ce qu'un homme ne pouvait ni comprendre, ni nommer, ni contrôler chez une femme devenait suspect. Et ce qui devenait suspect finissait souvent par devenir dangereux.

Elle avait vu des hommes brillants, des hommes cultivés, des hommes qui récitaient Aristote et commentaient les Évangiles se transformer en quelques semaines en accusateurs méthodiques, en bêtes féroces, dès qu'une femme leur résistait d'une façon qu'ils ne savaient ni nommer ni accepter.

La résistance devenait envoûtement. L'indépendance devenait pacte avec le diable.

L'intelligence elle-même devenait une preuve : la plus damnable de toutes, puisqu'une femme trop intelligente ne pouvait, selon eux, tenir son savoir que d'une source interdite.

Du Diable.

Cela l'avait toujours amusée. Le Diable n'existait pas.

Pas comme ils l'imaginaient, du moins. Pas cette créature unique, tapie quelque part sous le monde, distribuant les tentations et recueillant les âmes des damnés. Les hommes avaient assemblé leurs peurs, leurs désirs et leurs fautes, puis leur avaient donné un visage, des cornes et un nom. C'était plus simple ainsi.

Et ils avaient vite compris l'utilité d'une telle invention.

Un peuple qui croit qu'une faute peut condamner son âme pour l'éternité devient plus facile à contenir. Plus facile à faire obéir. La peur du Diable avait servi de chaîne invisible bien avant que les hommes n'apprennent à construire des prisons assez grandes pour y enfermer leurs semblables. On promettait le salut à ceux qui se soumettaient, la damnation à ceux qui déviaient. Il suffisait ensuite de décider qui avait le droit de définir le bien et le mal.

Le Diable avait donc été bien plus qu'une créature imaginaire. Il avait été un instrument. Une menace placée derrière chaque désir, chaque doute, chaque désobéissance. Une façon de gouverner les corps en prétendant sauver les âmes.

Cela, Naamah l'avait vu fonctionner pendant des siècles.

Elle avait connu des êtres que les hommes auraient volontiers appelés démons. Azazel en était peut-être un. Ou peut-être pas. Les mots, encore une fois, appartenaient à ceux qui avaient besoin de classer ce qu'ils ne comprenaient pas.

Quant à Dieu… C'était une autre question.

L'existence de ce que les hommes appelaient le mal n'avait jamais constitué, à ses yeux, la preuve de l'existence de son contraire. Un démon, s'il en existait un, ne nécessitait pas davantage un Dieu qu'une ombre ne prouvait qu'une main divine avait allumé la lumière.

Elle avait vécu assez longtemps pour savoir que certaines présences étaient réelles. Elle en avait rencontré. Certaines lui avaient parlé. Certaines lui avaient donné des ordres.

Mais savoir qu'une chose existe et savoir ce qu'elle est, étaient deux choses radicalement différentes.

Sur Dieu, Naamah ne disait jamais rien de plus.

Elle n'avait jamais eu besoin de réponses définitives pour continuer d'avancer. Elle avait appris à vivre avec les questions, comme avec les blessures : sans les résoudre, seulement en les portant.

Elle avait traversé tout cela.

Pas indemne : rien ne traverse les siècles sans laisser de traces, même ce qui ne vieillit pas.

Mais debout.

Toujours debout.

Et elle avait fini par acquérir cette conviction tranquille : peut-être que le mot sorcière n'avait jamais réellement désigné ce que les hommes prétendaient désigner.

Peut-être avait-il toujours voulu dire, au fond, une seule chose :

Femme que je ne contrôle pas.

Les siècles avaient passé. Les bûchers s'étaient éteints.

Les mots avaient changé de forme sans changer tout à fait de nature.

On n'accusait plus, on analysait.

On ne brûlait plus, on classifiait.

L'Église avait cédé la place aux laboratoires, les inquisiteurs aux chercheurs, les traités de démonologie aux équations.

Mais l'idée fondamentale restait la même : trouver le nom exact de la chose qu'on ne comprenait pas et croire qu'en la nommant on la tenait enfin.

Ce que les hommes cherchaient, au fond, dans leurs accélérateurs de particules, leurs formules physiques ou leurs machines pensantes et artificielles, n'était peut-être pas si différent de ce que les théologiens du quinzième siècle cherchaient dans leurs textes : comprendre ce qui existait en dehors des règles qu'ils avaient établies.

Comprendre ce qui persistait là où rien ne devrait persister.

Comprendre, peut-être, ce qu'elle était.

Elle.

La même obsession humaine de comprendre et de nommer, simplement habillée différemment selon le siècle.

À d'autres époques, dans d'autres circonstances, elle avait entendu certains parler de physique quantique. De superposition d'états. De l'observateur qui modifie ce qu'il observe. De champs capables de se courber autour de masses suffisamment importantes.

Elle les avait écoutés. Peut-être que la densité n'était pas seulement une affaire de matière.

Peut-être qu'une présence suffisamment ancienne pouvait, elle aussi, avoir un poids.

Sa présence à elle.

Comme si elle était capable de courber imperceptiblement l'espace autour d'elle.

Peut-être que les siècles qu'elle portait avaient un poids physique, impossible à mesurer, mais suffisamment réel pour se manifester dans chaque pièce qu'elle habitait : une gravité légèrement différente, rien qu'on pût poser sur une balance, seulement quelque chose qu'un corps humain percevait sans parvenir à le formuler.

Peut-être.

Peut-être que, sans même s'en rendre compte, elle influençait la matière. L'espace. Le temps qu'elle traversait si facilement.

Elle n'en savait rien.

Et elle n'avait jamais réellement cherché à expliquer ce qu'elle était.

Les explications appartenaient à ceux qui en avaient besoin. À ceux qui avaient besoin de donner un nom à ce qui les dépassait.

Elle n'avait pas peur d'elle-même.

Et elle ne créait pas davantage la peur chez les autres.

Elle révélait simplement l'endroit où elle était déjà tapie.

Ce qui n'était pas tout à fait la même chose.

Les hommes semblaient le sentir davantage.

Certains, du moins.

Pas tous.

La plupart la regardaient comme on regarde une jolie femme. Ses fesses, ses hanches, sa bouche. Avec l'appétit ordinaire et l'oubli ordinaire.

Certains ne voyaient même en elle qu'un corps. De la chair. Quelque chose à prendre, à consommer, à baiser, puis à oublier.

Mais il y en avait d'autres.

Peu nombreux.

Ceux-là, quand ils la croisaient, quand leurs yeux rencontraient les siens, blêmissaient légèrement.

Comme si quelque chose en eux reconnaissait quelque chose en elle.

Comme si cette reconnaissance était à la fois la meilleure et la pire nouvelle de leur existence.

Une révélation assourdissante.

Ceux-là ne s'en remettaient jamais tout à fait.

Elle avait traversé des guerres.

Pas comme témoin. Comme constante.

Les guerres changeaient de nom, de territoire, d'idéologie, de technologie. Les uniformes évoluaient, les armes aussi. Les raisons officielles changeaient d'un siècle à l'autre avec une sophistication croissante dans la violence et dans l'absurdité.

Elle avait vu des hommes mourir pour des rois, pour des dieux, pour des nations, pour des ressources, pour des abstractions de plus en plus complexes et de plus en plus creuses.

Mais elle était restée la même. Elle observait. Elle constatait. Elle pleurait parfois.

Depuis tout ce temps, elle regardait les humains se massacrer, se battre et mourir pour des causes qu'ils ne comprenaient parfois même plus.

Et elle ne faisait que regarder.

Elle avait appris depuis longtemps que certaines guerres ne pouvaient être arrêtées par un regard, ni par cinq minutes arrachées à la mémoire d'un homme. On pouvait faire oublier quelques minutes, une phrase, un ordre à peine prononcé, un geste. On ne pouvait pas effacer ce que les hommes portaient en eux depuis des générations.

Elle ne croyait plus vraiment en l'espèce humaine, même si elle aimait encore les humains.

C'était différent.

Leurs guerres, leurs dieux, leurs petites victoires et leurs immenses lâchetés lui semblaient parfois aussi éphémères que les vies qu'ils défendaient avec tant de violence.

Elle les regardait s'agiter, se détruire, se mentir.

Parfois, elle précipitait elle-même la chute de certains : d'un regard, d'un souffle, d'une caresse, d'un mot prononcé au bon moment. Pas par cruauté. Par lassitude, peut-être. Parce qu'elle savait depuis longtemps que certains hommes portaient déjà en eux leur propre incendie et qu'il suffisait parfois d'approcher une flamme.

Elle était cette flamme, certains jours. Et certains se consumaient en l'approchant trop près.

Elle, en revanche, restait. Toujours. Ce n'était pas de l'indifférence.

Quiconque l'aurait accusée d'indifférence n'avait pas regardé ses yeux assez longtemps. Ils contenaient quelque chose d'immense et de profondément fatigué, une lassitude qui n'avait pas la texture de l'ennui mais celle du deuil.

Un deuil accumulé sur des générations. Des visages aimés puis perdus. Des mains tenues puis lâchées.

Des noms répétés si souvent qu'ils avaient fini par sonner comme de la musique et non plus comme des mots.

Elle se souvenait de tout. C'était son fardeau.

De chaque homme qui lui avait fait l'amour. De chaque main posée sur ses seins, sur ses hanches, de chaque doigt ayant suivi la courbe de son dos comme on suit le tracé d'une rivière secrète.

De ceux qui l'avaient fait jouir lentement, presque avec dévotion, comme s'ils craignaient que quelque chose se brise s'ils allaient trop vite.

Des femmes aussi, avec qui elle avait partagé des nuits où les corps s'épousaient sans mots, où les peaux semblaient se parler dans une langue plus ancienne que le désir.

Et puis il y avait ceux qui, sans même la toucher, l'avaient fait frissonner d'un seul regard.

Ceux dont les doigts n'avaient jamais osé effleurer sa peau mais dont les yeux la déshabillaient avec une lenteur insoutenable.

Elle se souvenait de leurs mains tremblantes, de leurs lèvres, de leur souffle court quand elle s'approchait.

Parfois, elle s'amusait à les laisser attendre. À les laisser brûler de ce désir inassouvi jusqu'à ce que la tension devienne si palpable qu'elle semblait former une troisième présence dans la pièce.

Alors elle cédait. Pas par pitié.

Parce que leur désir était une offrande, et qu'elle aimait ce qu'il révélait d'eux lorsqu'ils cessaient enfin de se protéger.

Mais c'était dans l'instant où tout basculait qu'elle les perdait vraiment.

Quand leurs corps se rejoignaient et que le plaisir montait en elle comme une vague, irrésistible et profonde.

Cette vague qu'elle aimait tant.

Dans ces instants-là, le monde se réduisait à une seule sensation : l'onde qui naissait dans son ventre, se déployait dans ses cuisses, remontait le long de sa colonne jusqu'à effacer, pendant quelques secondes, tout ce qui existait autour d'elle.

Les siècles. Les noms. Les morts. Le pacte.

Tout.

Et quand elle rouvrait les yeux, c'était souvent la même chose : un visage devant elle, marqué par l'émerveillement, parfois par la peur, comme si son abandon avait laissé entrevoir quelque chose qu'ils n'auraient jamais dû voir.

Comme s'ils avaient aperçu, pendant un instant, la vérité de ce qu'elle était.

Souvent, elle disparaissait peu après.

Parce que dans ces instants-là, quand le plaisir la submergeait, elle oubliait tout.

Même le pacte. Même la promesse qui pesait sur elle depuis des siècles.

Il n'y avait plus que cette chaleur, cette jouissance, ce vertige qui la vidait momentanément de sa mémoire, de sa mission, de son éternité.

Juste une femme. Enfin légère. Suspendue dans le temps. Puis la vague retombait.

Et la réalité revenait avec le poids de ce qu'elle était.

Toujours.

C'était peut-être cela, le véritable poids.

Pas l'immortalité du corps. L'immortalité de la mémoire.

Chaque visage gardé intact. Chaque conversation. Chaque nuit. Chaque orgasme. Chaque moment de quelque chose qui avait ressemblé au bonheur et qui finissait presque toujours de la même façon :

Elle, debout, et eux, partis.

Il y avait une chose qu'elle portait toujours.

Pas un bijou. Pas un livre. Pas un objet fétiche, religieux ou superstitieux.

Une plume.

Noire.

Brûlée sur les bords, d'une lourdeur anormale pour quelque chose d'aussi fin.

Elle ne l'avait pas choisie.

On la lui avait donnée à une époque si lointaine que le mot époque lui-même ne suffisait plus. À un moment où les langues des hommes n'avaient encore aucun terme pour ce qu'elle était en train de devenir.

Dans un autre temps. Ou peut-être un autre espace. Elle ne savait plus.

La plume était un sceau.

Ou une laisse, selon les jours. Elle avait appris à ne plus faire la différence.

Ce qu'elle cherchait ? Si chercher était seulement le bon mot.

Ce mot humain, usé par l'impatience et l'espoir, pouvait-il vraiment décrire ce qu'elle faisait depuis des siècles ?

Les hommes cherchaient leurs clés, leurs certitudes, leurs dieux.

Elle faisait quelque chose de plus long. De plus silencieux. Quelque chose qui n'avait pas tout à fait de nom dans les langues qu'elle avait traversées.

Une quête, peut-être. Le mot était ancien. Au moins avait-il du poids.

Mais même une quête supposait un départ, un chemin et une arrivée possible.

Elle n'avait plus de départ : elle ne se souvenait presque plus de l'avant.

Elle n'avait pas réellement de chemin non plus. Elle avançait selon une logique qui n'était pas entièrement la sienne, tirée par quelque chose qu'elle ne contrôlait pas, un fil tendu à travers les époques dont elle sentait parfois la tension sans jamais en connaître précisément la direction.

Et l'arrivée ? L'arrivée était simple à formuler.

Impossible à accomplir seule.

Ce qu'elle cherchait ?

Une âme. Pas n'importe laquelle.

Une âme particulière, tourmentée, fragmentée à travers le temps comme du verre brisé dont les éclats réapparaissaient à intervalles irréguliers dans des corps différents, des vies différentes, des époques différentes.

Une âme qu'elle reconnaîtrait au premier regard.

À quelque chose dans les yeux. Une présence.

Une façon d'être là qui n'appartenait jamais entièrement à l'époque dans laquelle cette âme avait échoué.

Elle pensait parfois l'avoir trouvée. Alors elle approchait.

Elle observait. Elle attendait.

Et elle comprenait parfois trop tard qu'elle s'était trompée.

Que ce n'était pas celle qu'elle cherchait. Seulement une âme destinée à Lui.

Alors elle repartait. À chaque fois.

On lui avait demandé pourquoi, une fois. Il y avait très longtemps.

Un homme qui avait passé trop de temps à la regarder et pas assez à se méfier d'elle. Un homme qui avait compris, ou du moins effleuré, quelque chose de ce qu'elle était.

Il lui avait demandé si elle croyait que tout cela finirait un jour. Elle avait réfléchi longtemps avant de répondre.

« Je crois que tout finit, mais la question est de savoir ce qu'on est prêt à perdre pour que ça finisse. »

Il avait voulu savoir ce qu'elle était prête à perdre, elle. Elle n'avait pas répondu.

Certaines vérités étaient trop grandes pour être confiées aux hommes.

Et elle avait appris, à force de traverser les siècles, que les vérités qu'on tait durent parfois plus longtemps que celles qu'on prononce.

L'homme était mort entre ses bras quelque temps plus tard.

Elle était restée immobile un long moment, une main posée sur sa poitrine qui ne se soulevait plus.

Le monde, lui, avait continué.

Il continuait toujours. Il ne s'arrêtait jamais pour les morts.

Elle avait appris cela aussi. Puis elle était repartie.

C'était toujours ainsi que cela finissait. Elle repartait.

Et la nuit où commence cette histoire, elle était quelque part.

Elle était toujours quelque part.

Elle attendait avec la patience de ceux qui savent que le temps n'est pas leur ennemi, seulement un couloir très long au bout duquel quelqu'un, quelque part, était peut-être en train de lever les yeux sans savoir encore pourquoi.

Dans sa main, une plume noire. Sur ses lèvres, un nom qu'elle ne prononça pas.

Pas encore. Mais il y avait autre chose.

Quelque chose dont elle parlait rarement. Pas parce que c'était un secret, les secrets supposent qu'il existe quelqu'un à qui les cacher, mais parce que certaines choses, lorsqu'on les prononce, prennent une réalité différente.

Les Veilleurs. C'était le nom qu'Il leur avait donné.

Pas elle. Elle n'aurait probablement pas choisi ce mot-là. Trop solennel. Trop chargé.

Mais Azazel avait toujours eu le goût des mots qui pesaient.

Les Veilleurs étaient ceux qui n'avaient pas choisi. Enfin, pas exactement.

Ils avaient choisi. Ou du moins avaient-ils cru choisir, ce qui revenait parfois au même avec le pacte.

À un moment de leur existence, le choix leur avait semblé clair, évident, peut-être même la seule chose sensée à faire face à ce qu'elle leur révélait.

Certains avaient dit oui. D'autres avaient dit non. Et quelquefois cela n'avait rien changé.

Certains étaient morts avant même d'avoir pu répondre, et le pacte les avait retrouvés dans une autre vie avec la patience tranquille d'un créancier certain d'être un jour remboursé.

Ils étaient dispersés à travers le temps et l'espace comme des étoiles dans un ciel très noir.

Elle les connaissait tous. Pas leurs noms de cette vie. Pas leurs visages actuels.

Mais leurs âmes, oui.

D'une façon ou d'une autre, elles lui avaient été confiées.

Par le pacte, par Azazel, par quelque chose de plus ancien encore, peut-être par un choix auquel elle avait elle-même participé. Avec le temps, la frontière entre ce qu'elle avait voulu et ce qui lui avait été imposé était devenue moins nette.

Chaque âme possédait quelque chose d'unique, une signature qu'elle aurait reconnue entre toutes, comme on reconnaît la voix d'un proche au milieu d'une foule.

Elle en avait croisé certains plusieurs fois. D'autres une seule fois en plusieurs siècles.

Elle leur avait remis une plume. Elle leur avait dit ce qu'elle pouvait dire.

Jamais tout. Ce que le pacte interdisait.

Et peut-être aussi ce qu'elle s'interdisait elle-même, par une prudence si ancienne qu'elle ne savait plus exactement d'où elle venait.

Ils veillaient sans savoir sur quoi. C'était peut-être la cruauté la plus profonde du pacte.

Pas de les marquer. Pas de les lier à elle à travers les époques. Pas même de les condamner à recommencer. Mais de leur donner une fonction sans leur en donner le sens.

De leur faire garder une porte dont personne ne leur avait dit ce qu'elle contenait.

De les laisser avec une plume noire dans la main et une phrase gravée dessus qui promettait un retour sans jamais préciser ce que ce retour signifiait.

Je reviendrai lorsque tu seras prêt.

Prêt à quoi ? Elle seule le savait.

Et cette nuit-là, dans cet endroit sans coordonnées, tenant dans sa main la plume qui avait traversé plus de vies qu'elle n'aurait su en compter, elle se demanda pour la première fois depuis longtemps si elle était prête, elle.

Si après tout ce temps, tous ces visages, tous ces recommencements, elle était encore capable de faire ce que le pacte exigeait.

La plume noire frémit légèrement dans sa main.

À peine.

Comme une chose vivante qui aurait senti qu'on pensait à elle.

La flamme d'une bougie vacilla quelque part sans raison.

Elle le vit.

Le corbeau.

Elle referma la main sur la plume.

Et attendit que l'histoire commence.

Cette fois, elle allait devoir choisir…

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