Les Veilleurs de Naamah
Heef Jii
Avant-propos
Il y a des gens qu'on rencontre et qu'on reconnaît.
Ce n'est pas la même chose.
Rencontrer, c'est l'affaire d'un instant : une poignée de main, un prénom échangé, la politesse ordinaire du monde.
Reconnaître, c'est autre chose.
C'est un mouvement intérieur qui précède toute pensée consciente, un frisson bref, comme si quelque chose en soi se souvenait avant qu'on ait eu le temps de comprendre de quoi.
J'ai vécu cela.
Avec certitude, avec une violence tranquille.
Une voix qui m'est parvenue à travers un écran, des mots dans une nuit ordinaire, et quelque chose qui s'est mis à battre d'une façon qui n'appartenait pas à ce présent-là.
Comme si l'écho précédait le son.
On m'a dit : on s'est déjà rencontrés avant. Pas en guise de séduction. En guise de vérité. Et je n'ai pas trouvé d'argument pour contredire ce que je ressentais moi-même.
Peut-être vous est-il arrivé la même chose.
Peut-être connaissez-vous ce vertige : traverser un lieu pour la première fois et avoir la certitude d'y être déjà passé.
Croiser un regard et savoir, avant tout mot, avant toute explication rationnelle, que cette personne vous est connue d'une façon que le temps présent ne suffit pas à expliquer.
Ressentir à distance ce que ressent quelqu'un que vous aimez, non pas par intuition, mais avec la précision d'un fait.
Ce roman est né de ces certitudes.
Pas des certitudes de la raison. Celles du corps. Celles du cœur. Celles de l'âme.
Celles de quelque chose en nous qui semble avoir une mémoire plus longue que notre propre vie.
Naamah traverse les époques.
Elle reconnaît. Elle est reconnue.
Ce qu'elle porte n'est pas une malédiction au sens dramatique du terme. C'est quelque chose de plus intime et de plus douloureux : l'obligation de retrouver, encore et encore, ce qu'elle ne peut jamais garder.
Voir se rallumer dans des yeux différents la même lumière.
Entendre dans une voix nouvelle les inflexions d'une voix ancienne.
Et savoir.
Puis il y a Nour.
Nour ne traverse pas le temps comme Naamah.
Elle semble plutôt porter le temps en elle.
Des lieux qu'elle reconnaît sans les avoir connus. Des visages qu'elle croit avoir aimés. Des émotions qui paraissent plus anciennes que ses propres souvenirs. Quelque chose demeure en elle, comme une lumière dont elle ne connaît pas encore l'origine.
Mais Nour n'est pas seulement la mémoire de ce qui fut.
Elle est la Terre. Elle est la lumière. Elle est ce qui demeure lorsque les noms, les empires et les croyances ont disparu.
Et peut-être est-ce là que leurs histoires se rejoignent.
Dans cette chose impossible à nommer qui survit aux êtres, aux siècles et à l'oubli.
Ce n'est pas un roman sur la réincarnation, ni sur le destin.
Ce livre prend la forme d'un roman. Mais il est peut-être autre chose.
Mais tout ce qu'il contient n'appartient pas à la fiction.
Derrière certains personnages, certains lieux, certains symboles et certains événements se cachent des histoires véritables, des traditions anciennes, des faits historiques, parfois même des observations et des recherches scientifiques dont les conclusions restent troublantes.
J'ai mêlé ces traces au récit volontairement, sans toujours dire où s'arrête l'Histoire et où commence l'imaginaire.
Certaines ne sont qu'un détail.
D'autres traversent le roman comme des fragments laissés là pour être retrouvés.
Car ce monde ne se limite pas à ces pages.
Il existe ailleurs, dans des textes, des images, des chants, des archives et des fragments dispersés. Certains éclairent le roman. D'autres le contredisent. D'autres encore posent des questions auxquelles le roman ne répondra peut-être jamais.
À vous de décider ce qui relève de la fiction.
Et ce qui, peut-être, existait bien avant elle.
J'ai voulu écrire sur cette expérience très humaine, et pourtant inexplicable, d'arriver quelque part et de ne pas avoir l'impression d'arriver.
D'aimer quelqu'un et d'avoir le sentiment étrange que cet amour existait avant vous.
Qu'il vous attendait.
Peut-être même que certaines personnes ne surgissent pas dans notre existence.
Peut-être reviennent-elles.
Si vous avez déjà ressenti cela, même une fois, même fugacement, alors ce livre vous appartient déjà un peu.
Vous savez de quoi il parle avant même de l'avoir lu.
Et si vous ne l'avez jamais ressenti,
peut-être que vous allez commencer maintenant.

Voilà le commencement. Voilà la fin. Voilà un premier fragment de ce qui précède tout le reste.
Livre I · Chapitre I →Dédicace
À Nadia, pour son soutien, sa présence, sa tendresse, son regard, ses conseils et tout ce qu'elle a su comprendre de cet univers avant même qu'il ne soit entièrement créé. Pour m'avoir rappelé que certaines présences traversent le temps sans avoir besoin de l'expliquer.
Et à ceux qui, un jour, ont reconnu quelqu'un avant même de comprendre pourquoi.
Certaines présences comptent davantage que les mots.
Parution
Les fragments s'assemblent. Bientôt ils vous seront révélés.